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Lettre ouverte
de Philippe Vancomelbeke à Monsieur Philippe Dutilleul
Cher Monsieur,
Malgré qu’à mon sens vous ayez laissé trop de temps avant de dire aux téléspectateurs qu’il s’agissait d’une fiction (à cause d’une mauvaise estimation de leur "surémotion" ?) et malgré l’impact que votre émission pourrait momentanément avoir sur la crédibilité des journalistes (ce qui forcera ceux-ci à se montrer plus crédibles encore … beau défi !), j’ai beaucoup apprécié votre « document fiction » relatif à la mort de la Belgique, qui m’a rappelé une expérience que j’ai menée à plusieurs reprises, il y a une quinzaine d’années, en tant que professeur de morale dans une école secondaire technique et professionnelle.
Permettez-moi de vous la relater brièvement. Depuis plusieurs années déjà, je traitais de la soumission à l’autorité, en analysant notamment une émission (de la RTBF !) qui présentait les expériences de Milgram et d’autres expériences analogues, dont celle-ci menée par une équipe de recherche de l’U.C.L. : on demandait à des personnes de recopier des numéros d’un annuaire téléphonique sur des bandelettes de papier, sans donner d’explications ou de justifications ; quelques minutes après le début du travail, l’expérimentateur jetait ostensiblement les bandelettes déjà complétées dans une poubelle, sans vérifier le contenu, et demandait aux personnes de poursuivre. Il répétait la même attitude à intervalles réguliers. Généralement, si je me souviens bien, la plupart des participants étaient encore au travail au bout d’une heure, sans savoir ni chercher à savoir pourquoi ils l’exécutaient.
Lorsque je montrais cette vidéo, et que je demandais aux élèves s’ils feraient de même, tous me répondaient que non. A partir d’une certaine année, j’ai donc tenté moi-même l’expérience, dans des classes de 6e. La similitude entre votre expérience et la mienne (bien qu’il n’y ait évidemment aucune commune mesure entre votre extraordinaire démarche et la mienne, beaucoup plus humble) se situe dans le fait que nous avons à peu près procédé au même jeu de rôle : j’étais dans ma classe habituelle et apparemment dans mon rôle de professeur. Mais j'avais changé de rôle. J’organisais donc aussi une manipulation. Je me montrais simplement différent de d’habitude en plaçant les élèves en classe moi-même et en donnant les ordres sans répondre aux quelques questions posées. L’expérience durait une demi-heure, je passais deux fois entre les bancs pour jeter les bandelettes déjà remplies, et modifiais certaines consignes en cours de route (écrire « merci » tous les 10 numéros, par exemple).
Vous vous douterez du résultat : la grande majorité des élèves (de grands ados pourtant, si souvent prompts à chahuter certains professeurs) allait jusqu’au bout de l’expérience sans discuter. J’ai renouvelé l’expérience des dizaines de fois, toujours avec le même résultat. Nous organisions ensuite un « débriefing », notamment nécessaire car certains élèves m’en voulaient très fort de les avoir trompés et d’avoir joué avec leur confiance (quelques élèves m’en voulurent d’ailleurs jusqu’à la fin de l’année scolaire … était-ce les plus soumis à une autorité paternelle ?). L’analyse qui suivait était percutante ; la présentation de la vidéo nettement plus porteuse d’enseignements. Et souvent, lorsqu’il m’arriva de revoir certains élèves, quelques années plus tard parfois, c’est de cette expérience de manipulation qu’ils me reparlaient.
Même s’il était très crispant pour moi de jouer momentanément ce rôle de chef que je n’avais habituellement pas comme professeur de morale (… j’aimerais savoir ce qu’a ressenti François De Brigode en présentant l’émission et en présentant le JT le lendemain), je n’ai jamais regretté de l’avoir joué.
En effet, le plus important dans ce type d’exercices, ce n’est pas la question de la crédibilité des « meneurs » (on sait à quel point certains dictateurs peuvent se montrer crédibles), mais celle de la crédulité du public, quel qu’il soit. C’est là qu’il faut intervenir, et votre émission a mis en évidence le manque général d’esprit critique, tout comme mon cours tentait, bien plus modestement, de le faire. Il était si facile de ne pas croire à votre émission … et tant de gens y ont cru ! Ce que votre mission a fait, de ce point de vue, l’école devrait le faire bien plus souvent, en s’adressant à son public de citoyens en devenir dans leur globalité (composantes affectives, émotives, et non seulement intellectuelles ou professionnelles). Vous avez produit une véritable émission citoyenne et formative. La multiplicité des réactions et des discussions qui nous entourent depuis l’atteste aisément. Deux choses encore, si vous le permettez. Tout d’abord, je regrette les réactions à chaud (et même à froid) de certains de nos plus éminents hommes politiques. L’idée même d’évoquer des sanctions m’a révulsé. Ne sont-ils pas les premiers à manipuler l’opinion en fonction de leurs stratégies ? Le fait que beaucoup d’hommes politiques flamands ont regretté l’exploitation possible de l’émission par les francophones (renforcement d’un sentiment belgicain) et que leurs homologues du sud du pays vous aient reproché d’encourager les thèses séparatistes flamandes est révélateur de leur état d’esprit. J’aimerais entendre dans leur bouche, quand il s’agit de scandales politiques, d’images télévisuelles choquantes ou de l’inégalité qui se développe dans le monde, les mêmes adjectifs à forte connotation affective que ceux qu’ils ont prononcés à l’issue de votre émission.
Enfin, j’ai particulièrement apprécié l’attitude de la RTBF après l’émission. Elle n’a pas évité le débat, ne s’est pas retranchée dans une défense frileuse, mais a au contraire suscité la confrontation des idées avec une transparence qui l’honore. Je comprends que, pour les journalistes, la question de la crédibilité reste essentielle.
Pour tout cela, je vous remercie, je remercie votre
équipe, je remercie la chaîne publique. Je suis fier de
payer des impôts pour de telles émissions. Philippe Vancomelbeke |
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