J'ai donc 66 ans et quelques poussières d'étoiles
Je suis marié, père de deux splendides filles, l'une
géniale prof de gym, de psychomotricité et de danse dans
le grand Mons, l'autre, brillante vétérinaire émigrée en Californie, où elle s'est installée avec son mari et sa merveilleuse petite Rose, ma petite-fille adorée, après avoir vécu au Québec, puis en Angleterre. Mais ce sont d'autres histoires que je raconterai plus tard. Maintenant, ci-dessous je parle un peu de moi.
Je suis donc né en février 1947. Il neigeait très
fort et c'est ce qui explique que l'accoucheuse n'arrivait pas, n'arriverait
peut-être pas à temps pour m'aider à exprimer
mon cri primal ... Moi, je voulais sortir, et les bonnes soeurs du
Pont Canal à Jemappes, qui s'en rendaient compte, promenaient
le gros ventre de ma mère devant l'oeil narquois des statues
de tous les saints qui surveillaient les couloirs de l'hôpital,
en les priant de m'inviter à rester coi aussi longtemps que
possible. Tout cela malgré le refus de ma mère, qui,
appartenant à une confession protestante, s'opposait à
cette promenade rituelle autant que superstitieuse ... mais qui n'y
pouvait rien dans l'état de dépendance avancé
qui était le sien. C'est sans doute de là que m'est
venu le rejet de la bigoterie moyenâgeuse et de tout prosélytisme
aveugle, même si je fus, et reste viscéralement, autant
qu'intellectuellement, fondamentalement, sans être fondamentaliste,
croyant.
Mon père était revenu, en 1946, de sa longue captivité
dans les camps d'Allemagne, quelques heures avant de me concevoir.
Quelques mois après son retour, édenté, l'estomac
démoli, il était atteint de la tuberculose... C'est
sans doute pour cela que j'ai très vite aussi compris à
quel point la guerre était immonde, surtout pour les gens du
peuple, chair à canon entre les mains des marionnettistes au
pouvoir... Mon ami Gil Duterme
a écrit là dessus un poème merveilleux autant
que déchirant...
Ma mère travaillait au charbonnage du Levant à Flénu
: elle y nettoyait les bureaux des employés. Tous les jours
elle quittait la maison à 4h du matin, revenait à 7h
30, repartait de 11h50 à 13h et de 16h à 22h : normal,
cet horaire pour le moins "coupé", puisqu'une servante
(à ce moment-là on utilisait encore des termes ... propres
et on aurait ri d'une technicienne de surface) ne pouvait croiser
le regard d'un employé de bureau du charbonnage. Encore moins
celui des directeurs et du gérant, dont elle récurait
le carrelage. C'est sans doute pour cela que très tôt
j'ai pris conscience de ce qu'était la condition ouvrière
et ai milité, dès 1965 à la CGSP dont j'ai été
délégué syndical pendant une vingtaine d'années
et que j'ai soutenu plusieurs des luttes de l'U.D.P. à Cuesmes.
Mon grand-père, à 65 ans, après une vie de mineur
de fond, avait décroché un petit boulot : il ouvrait
la porte de la salle des pendus du charbonnage et y montait la garde
du matin et soir. Sans lui, nous n'aurions jamais pu continuer des
études, ma soeur et moi. Il nous disait que néanmoins
les conditions de vie s'étaient améliorées, et
ne tarissait pas de louange pour les socialistes, qui avaient rendu
aux humbles un espace de dignité... J'allais très vite
vérifier, dans leur chef, un éloignement, une prise
de distance, par rapport à la dignité et aux préoccupations
sociales centrées sur les plus faibles. Je raconte, par ailleurs,
l'expérience
qui, en 1965, me conduisit à cette conclusion. On ne parlait
pas encore, à ce moment-là "d'estompement de la
norme"... mais on y était déjà.
Ce sont les instituteurs de l'école communale de Cuesmes -
fraîchement construite grâce au (premier, le vrai) plan
Marshall qui m'ont appris le français. A la maison, on se parlait
dans un langage diapré d'idiomes borains et de Masnuy, d'où
provenait ma grand-mère, servante dans une ferme. Puis l'école
de l'État à Mons m'accueillit dès 12 ans : école
moyenne puis école normale. Instituteur diplômé
en juin 1966, j'ai trouvé du travail dès septembre ...
et ai continué mes études à l'Université
de l'État, tout en travaillant.
Tout cela pour expliquer
mon attachement initial et viscéral à l'enseignement
communal de Mons (Cuesmes) à qui je dois le fondement du peu de ce que je suis et sais... Par la suite, je suis toujours resté
fidèle à l'enseignement officiel, de l'État puis
de la Communauté. En des temps reculés, il contribuait
encore à la promotion des fils du peuple.
Tout cela aussi pour
expliquer mon engagement de toute une vie professionnelle et enthousiaste
au sein de cette même Ecole Normale qui m'avait formé,
ainsi qu'au sein d'institutions de formation de formateurs de la Communauté Française de Belgique.
J'ai moi-même travaillé dans l'enseignement communal
pendant de très longues années, ainsi que ma femme,
qui fut institutrice à Cuesmes puis à Mons ville. C'est
dire que je connais bien cet enseignement, que je suis particulièrement
sensible aux conditions de travail de ses enseignants. J'ai pu me
rendre compte à quel point le pouvoir organisateur l'a, tout
un temps, délaissé, voire méprisé, recourant
à un népotisme, à un clientélisme dégradant
et minant sa qualité. Des dizaines d'anecdotes navrantes me
reviennent en mémoire
Ces pratiques anciennes, jamais complètement
disparues, toujours prêtes à refleurir dans la vie publique,
telles les innombrables têtes de l'Hydre de Lerne
sont combattues
sans relâche par les seuls Écolos
autant savoir!
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