Article paru en carte blanche du soir, le 6 juin 1996

 
À propos de l’accord relatif au financement des Hautes-Écoles, je ne suis pas sûr ...
 

·      Je ne suis pas sûr qu’il fallait braquer tous les feux philosophiques sur les réductions des différences de traitement entre les réseaux. Finalement, si l’élève coûte moins cher, « officiellement », dans le réseau libre, est-ce dû à une meilleure gestion ? Peut-être les réviseurs d’entreprise auraient pu dire autre chose. Mais, justement, voilà une mesure qui disparaît du plan Grafé. Je ne suis pas sûr qu’un traitement équitable des écoles, quelle que soit leur appartenance soit si défavorable à l’enseignement laïc, comme la pensée unique voudrait nous le faire croire. J’ai évidemment dit traitement équitable. Il ne s’agit pas ici de traiter également ce qui, par ailleurs, resterait inégal à maints égards.

Et je ne suis donc pas sûr qu’accorder des aides identiques aux investissements immobiliers qu’ils soient du libre ou de la Communauté Française,...soit une mauvaise chose. Évidemment, on décidera à ce moment que les bâtiments ainsi construits ou rénovés deviennent patrimoine de la Communauté Française... Je suis même presque sûr que la bonne solution eût été de financer de manière identique les réseaux, avec intervention de réviseurs, analyses fines des comptabilités, gestion décentralisée des écoles dotées d’enveloppes identiques (et suffisantes pour travailler !), avec les mêmes obligations d’accueil et de traitement des étudiants, la même liberté pour les étudiants de choisir quelque option philosophique, et donc la même obligation pour les écoles d’organiser lesdites options.... .

Mais cela conduit, à terme, à la disparition pure et simple des différences entre les réseaux. L’un n’étant plus soit disant meilleur gestionnaire que l’autre. S’il n’y a plus aucune différence entre les réseaux, ils n’y a plus aucune raison d’en maintenir plusieurs. Et la source essentielle des gaspillages disparaît. Et des économies sont possibles. Mais
TABOUS....

·      Je ne suis pas sûr qu’il ne fallait pas toucher au minerval des étudiants du supérieur. Rien n’est plus inéquitable que l’égalité de traitement de ce qui est manifestement inégal. Des étudiants qui rangent leur grosse cylindrée turbo-métallisée au parking de l’école, qui n’ont « que » 80.000 f. par mois d’argent de poche (sic), dont les parents ont un niveau de vie étincelant de richesses (souvent non déclarées)... continueront à payer demain le même minerval que mes enfants, des enfants de prof, et que les enfants de ces ouvriers hier qualifiés de VERLIPACK ou de ALEUROPE , au chômage depuis six mois, sans préavis et sans indemnité de licenciement.... (quand, par miracle, la sélectivité sociale de l’École permet à ces enfants d’atteindre ce niveau d’études)

Mais, n’est-ce pas, jamais on n’envisagea de lier le minerval aux réels revenus des familles. J’ai dit « réels », je ne m’arrête pas évidemment aux revenus déclarés officiellement. Un minerval lié aux revenus du travail, du patrimoine, ou encore évalué forfaitairement sur base d’un train de vie ostentatoirement et significativement élevé. Et bien entendu, à l’inverse, jamais on n’envisagea un minerval davantage encore réduit pour les boursiers. N’est-il pas inadmissible que les adolescents appartenant à quelques-unes de ces familles « les plus riches » de Belgique, qui détiennent près de (plus de ?) la moitié du patrimoine du pays.... paient le même minerval que les autres ? Est-ce donc là une victoire des progressistes ? Mais
TABOUS....

·      Par contre je suis sûr que les autres mesures du statut du supérieur vont miner de manière inéluctable la cohérence et la solidarité du corps enseignant et donc la qualité de leurs prestations. En effet, une hiérarchie est mise en place, dans laquelle je me sens méprisé, « fonctionnarisé », ridiculisé, caporalisé. Aujourd’hui, ce 6 juin 1996, je suis nommé professeur. Le 1er septembre, je deviendrai assistant. Comme ça. Le ministre l’a voulu. Assistant de qui ? de quoi ? Je pourrai devenir un jour chef de travaux. Ou assistant en chef. Si mon directeur, si ma Haute École le veut.  Je serai, plus tard chargé de cours. Je pourrais même redevenir professeur. Tout peut arriver. Si ma Haute École le veut bien. Mais peut-être faudra-t-il que je sois à Sa disposition pendant 39 heures par semaine ? Dans des écoles mastodontes privées de moyens financiers (ils sont bloqués jusqu’en 2001 quelle que soit l’augmentation de population), sans aucun moyen matériel à ma disposition, sans infrastructure, sans possibilité de préparer mon travail d’enseignant dont seule l’étiquette aura changé, livré à l’arbitraire dans une jungle où la recherche de la promotion risque de constituer dans le corps enseignant la saine émulation que laisse entrevoir l’absence totale de critères permettant de se hisser dans la stupide hiérarchie qui nous est aujourd’hui concoctée. C’est dans ces conditions qu’on me demandera de former les 75 étudiants qui seront devant moi, et qui devraient, demain devenir des instituteurs....

·      Je suis par contre sûr de l’habileté de mon ministre. Comme sa collègue, mais en beaucoup plus malin (dans toutes les acceptions du terme), il est près d’atteindre son seul objectif : un verrouillage budgétaire insensé. Après le secondaire émasculé, le supérieur hiérarchisé-ordonné, sera stérilisé. Avant que demain, le primaire ne soit infantilisé. Divisions assurées. Après le grand frisson du minerval qu’on allait relever, mais auquel on ne touchera pas... les étudiants (divisés ?) vont se calmer. Après la mèche de la bombe philosophique habilement allumée puis éteinte.... l’indécente satisfaction socialiste. Peut-être même CGSPiste... ?


·      Je suis sûr, la rage au ventre, que chaque jour, un peu plus, sont foulés aux pieds les idéaux de justice sociale et de bien-être collectif. Et qu’un enseignement public réellement au service de ces idéaux est plus illusoire que jamais.


·      Je suis sûr enfin que les décisions sont tout sauf faciles, qu’il n’y a pas de « n’y qu’a ».... mais qu’on n’en sortira qu’en touchant aux tabous, qu’en faisant voler en éclats cette pensée unique qui nous enveloppe et nous castre...  Au delà de tous les conservatismes. Et de toutes les Chapelles et les Temples partisans.

 

Abel DEBRUE

Professeur (bientôt assistant) dans l’enseignement supérieur pédagogique de la Communauté Française , Info-didacticien,
Formateur au centre « La Roseraie » à Péruwelz

Délégué syndical CGSP